Il va bien falloir que je me résolve à considérer que je n'ai aucune idée de ce que je fais, par exemple j'ai d'un côté (de la cour) une branche d'érable que j'hésite à couper, pourtant elle semble sèche, et contrairement aux autres elle n'a développé ni feuille ni bourgeon ni rien, mais j'hésite et régulièrement je considère cette branche, quoi faire, et puis de l'autre côté (de la cour) il y a un solanum dont les tiges étaient emmêlées avec celles d'un holboellia. J'ai dû déplacer cet holboellia et tailler à la base de son pied des branches dont je ne voyais pas où elles allaient pour m'emparer de son pot. En taillant, je me suis dit on verra bien. L'entremêlement des branches me donnera bientôt la solution du labyrinthe, car celles coupées tout en bas vont flétrir tout en haut, et je pourrais voir facilement qui est qui, qui est solanum, qui est holboellia, le but étant de libérer le solanum du fouillis illisible d'intrications de feuilles vertes et de rendre à chacun sa place. Je pensais que ce serait anecdotique. Ce matin je vois qu'un bon tiers de la partie haute du solanum était holboellia, et que j'ai dû couper sans le savoir une tige de solanum qui ne l'était pas (holboellia) et ça flétri, ça flétri jusqu'au point limite où le mur verdoyant va se retrouver vide. Je me demande si ça n'est pas ce qui se passe plus largement. Les pistes que je ne suis pas, les possibilités que j'ignore, maintiennent peut-être d'autres structures dont j'ai "quelque chose à faire". Je garde peut-être avec une attention soutenue des branches mortes. Je coupe peut-être avec aplomb toute une ramure en pensant agir posément.
Après, le réel problème serait de penser sans tenir compte de la durée et du mouvement, en s'imaginant que le mur vide va rester vide, ce qui ne sera pas le cas, que cela prenne des semaines ou des mois. Forcément, je coupe des branches vivantes, forcément, je soigne des branches mortes au milieu du tout. N'ayant aucune idée de ce que je fais, je vais aussi soigner des branches vivantes et en couper des mortes à l'occasion. L'idée, c'est la place qu'on occupe et celle qu'on donne aux éléments et à l'échec, à la maîtrise, à l'emprise, aux directions décidées, s'appesantir ou pas, le juste ce qu'il faut de nostalgie, les choix, le recul par rapport à eux, est-ce qu'on peut réellement choisir ce qu'on ne sait pas, ou bien on choisirait de ne pas savoir, exprès, pour voir ce que le mur va inventer, on aura été spectateurice, ou bien on sait ce qu'on croit être et en se pensant marteau on voit des clous partout, ou au contraire, on est soi-même un clou et tout est bien plus inventif que soi. Bref, je n'ai pas d'assurance. C'est peut-être de l'orgueil, mais j'ai l'impression que ne pas avoir d'assurance est moins dangereux qu'en être confi. Si ça se trouve, l'espèce humaine (Darwin tout ça — Darwin qui n'était pas darwinien, tout comme Mani n'était pas manichéen) a survécu par, ou avec, ou grâce à un manque d'assurance, et c'est très assurés qu'ici et là certains humains persuadés d'être la pointe avancée d'une glorieuse évolution se renversent de l'acide sur les pieds par bidons.
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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
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